"Voyage au pays de la haine"

Tribune de Jean-Philippe Restoueix, président de La Station
Samedi 1er décembre 2012 


"Quand on est gay, mais probablement aussi si on est un/une citoyen/ne croyant aux vertus du dialogue, assister à une conférence d’Alain Escada, président de Civitas, est plus qu’un exercice zen tant l’estomac se noue, tant l’on a des sueurs froides, des montées de tension...face à un discours dont on hésite à savoir s’il est plus bête que méchant même si dans mon cas je l’ai surtout ressenti comme un discours mortifère, un discours de haine. On pourra sans fin se demander si réfléchir la parole du président de Civitas est lui faire un trop grand honneur, une publicité gratuite pour un discours ultra minoritaire. Pourtant le choix fait ici est différent : d’abord faire le choix à plusieurs d’aller écouter la conférence qu’il tenait à Strasbourg le mercredi 28 novembre mais aussi réfléchir le discours pour mieux le connaître et par là même être mieux équiper pour le combattre.

En deux heures de conférence, la parole la plus prononcée ( et Monsieur Escada est très sensible aux questions sémantiques) est « le lobby homosexuel » qui à travers les médias, l’infiltration des partis politiques (« même à l’UMP »), le grand capital anglo-saxon mondialisé poursuit son objectif ultime, la révolution sociale et culturelle visant la destruction de l’Eglise Catholique en lien bien évidemment avec la franc-maçonnerie ( «la loge Cambacéres ») et les lobbys homosexuels nord américains. Si vous pensez que j’en rajoute, je vous promets que je ne caricature pas. La théorie du complot est en effet une des bases du discours de Civitas, rhétorique visant à inquiéter son auditoire pour mieux le rassurer en prônant un retour à la Morale, aux fondamentaux : la Famille. On entend en sourdine les autres points cardinaux pétainistes de « travail et de patrie ». Ecouter Monsieur Escada, c’est aussi mieux comprendre que derrière l’opposition au mariage de personnes de même sexe, c’est en fait toute modernité qui est rejetée. Dans le monde de Civitas, dans leur conception de la famille ce n’est pas seulement les homos (qui « vivent hors des normes de la nature ») qui sont cloués au pilori mais il n’y a pas de place non plus pour les divorcés, pour les familles recomposées, pour les couples stériles, pour les mères célibataires. Tout cela est la preuve de la perte des valeurs morales. Monsieur Escada est le dernier avatar d’une certaine tradition de la droite française, celle de Maurras et du « Renouveau national ». On peut d’ailleurs noter qu’à une de mes remarques sur le fait que le discours tenu avait des relents nauséabonds des années 30, la trentaine de sympathisants- membres de Civitas ont applaudi, ajoutant même qu’ils en étaient fiers ! Pour l’ensemble de la société française, il y a un vrai risque que ce courant se retrouve totalement en coalition avec le Front national avec les conséquences que l’on peut craindre. Combattre Civitas n’est donc pas seulement une démarche communautariste, même si dans le monde de Monsieur Escada je ne doute pas de faire partie des premiers à être traînés au bûcher, mais bien un réflexe de défense citoyenne.

Faut il s’arrêter sur la vision de l’homosexualité qu’a ce monsieur tant elle est haineuse et déshumanisante ? Sans entrer dans les détails ; pour les courageux/ses je vous renvoie à l’opuscule de Civitas « Argumentaire contre le mariage homosexuel » ; je voudrais plutôt m’arrêter sur la rhétorique de Monsieur Escada : amalgame, argument d’autorité et victimisation.

Son discours ne se construit que par amalgame, par sophismes, par raisonnement par l’absurde. Un exemple ? J’en prend un des plus soft : le lobby homosexuel parle du mariage comme preuve d’amour. Donc demain rien n’empêchera demain deux sœurs, un père et une fille, un homme et son chien de demander la même reconnaissance ; sans parler bien entendu de la porte ouverte à la polygamie. Donc le mariage homosexuel est le premier pas vers la polygamie ; en tenant bien évidemment compte de la sexualité effrénée des homos ; ver l’inceste et la zoophilie. CQFD !

Pour alimenter son discours, Monsieur Escada va puiser toutes les citations possibles, surtout si elles sont tirées de propos tenus par d’éminents représentants du « lobby » précité et si possible dans des journaux de gauche (il soulignera d’ailleurs au passage le passé pédophile de « Libé » qui dans les années 70 avait selon lui prôner la pédophilie). Pour son auditoire, ces citations doivent aussi montrer à quel point il est ouvert au dialogue, à la confrontation d’idées, en opposition avec le « lobby... »qui est dans l’anathème permanente. Ces citations ancrent son discours dans un pseudo argument d’autorité permanent : en effet Monsieur Escada ne doute pas, il a la Vérité. Il la possède. Lui, ouvert au dialogue puisqu’il entend ce que dit le « lobby homosexuel », se pose un pourfendeur de la pensée unique puisque les médias sont aux mains de ce lobby. Evidemment pour donner encore plus de poids à son argument d’autorité, il dresse face à lui les statues des penseurs du camp adverse : Simone de Beauvoir (on devine que « on ne naît pas femme, on le devient » est totalement inaudible pour les oreilles sexistes du Président de Civitas) ;; Deleuze, Foucauld, Derrida...sont tous les coupables de la dégénérescence de la pensée ! ... De Nouveau, très clairement, l’ennemi de Civitas c’est la modernité même, c’est les Lumières et son héritage !

Enfin, face au discours dominant pro- mariage homo ;; puisque les médias...etc..., Civitas est le lieu de la Résistance, le lieu où les victimes de ce discours peuvent faire entendre leurs voix. La victimisation est leur troisième pilier rhétorique. Un des participants en réaction à mes remarques, le dira très naïvement : « on entend que vous comprenez le lobby homosexuel- donc pour une fois qu’on peut être entre nous ». Jouer sur les peurs de l’auditoire est le meilleur moyen d’alimenter le complexe obsidional des défenseurs de la vraie morale, de la vraie famille pérenne et éternelle

Complot, amalgame, argument d’autorité et victimisation sont donc les composantes fondatrices du discours de Civitas ;; discours qui doit faire peur car c’est sur la peur que peut se conquérir le pouvoir. Comment y répondre ? La réponse n’est pas simple et ce qui suit n’est que ma modeste réponse, une des réponses possibles ; réponse que sans doute certaines et certains trouveront naïves ou trop « charitables ».

D’abord face à un discours de haine, un discours visant à me retirer de l’humanité, reconnaître au contraire l’humanité de son adversaire. Dans ma réponse à son discours, j’ai signifié que même si cela était dur et si cela me rendait profondément triste, je partageais avec Monsieur Escada mon humanité. Dans la gestion du débat, le président de Civitas a tout fait pour éviter qu’un dialogue puisse directement s’instaurer avec certains de ses partisans. Même face aux ennemis du dialogue continuer encore et toujours à prôner que dans une société démocratique, dans une réalité multiculturelle seul le dialogue peut garantir le vivre ensemble.

La difficulté ici est que dans le monde de Civitas probablement la moitié de l’humanité n’a pas le droit d’être ; que toute différence est pensée comme une menace. Face à cela continuer de témoigner de nos identités multiples, de l’enrichissement qu’apporte la diversité, que l’altérité n’est pas une menace mais une chance. Je ne crois pas que cela pourra convaincre Monsieur Escada, à qui je conseillerai fortement de faire une psychanalyse pour évacuer toute la haine qu’il a en lui, mais peut être certains de ses supporters, y compris dans une perspective chrétienne pourront être ébranlés. Je reconnais cependant que cette approche a des limites. En effet quand à une question portant sur « que feriez vous si un jeune de votre mouvement venait vous dire je suis homo ? », Monsieur Escada répond qu’il lui conseillerai d’aller voir son confesseur, que la première vertu est la Charité mais qu’elle n’est rien sans la Vérité et que donc il devra combattre pour le salut de son âme le mal qui est en lui. Là BASTA... car ce discours peut réellement mener certains/certaines à la mort. Il faut alors lui tendre un miroir sans complaisance, y compris en lui signifiant que dans une perspective chrétienne (pour ceux et celles qui croient) Dieu est Amour et que son discours est un discours de haine.

Enfin, sur le point plus spécifique du mariage entre personnes du même sexe, attaquer sous l’angle du Droit. En effet, en deux heures de conférence, à aucun moment, la question du droit, de l’égalité des droits ne sera abordé par Alain Escada. Alors que quasi pendant 30 minutes, il va instrumentaliser les questions des « jeunes » et des « enfants » (qui aux mains des homos et des lesbiennes seraient en danger permanent alors même que si on appliquait la même rhétorique que Civitas on devrait souligner qu’on ne comprend pas pourquoi la violence, le mal existe dans le monde puisque les enfants ont été éduqués par des couples hétéros gages d’amour, de bonté et de perfection), il se garde bien de signaler qu’il s’agit avant tout d’une revendication d’égalité de droit qui touche tout citoyen quelque soit son orientation sexuelle.

En démocratie, et c’est ma conviction profonde, le dialogue est un pilier central du vivre ensemble mais je ne suis pas naïf au point de ne pas savoir qu’il s’agit aussi de rapports de force. A la fin de sa conférence, le président de Civitas a appelé ces troupes à manifester à Paris mi janvier. Dans ce rapport de force, il est important que le16 décembre tous ceux et celles, hétéros, lesbiennes, gays, bi, trans ou intersexe ; tous les citoyens qui pensent que vivre ensemble c’est aussi garantir à toutes et à tous les mêmes droits, nous démontrions que le pays que nous aimons est celui de Voltaire, de la déclaration des Droits de l’Homme et du citoyen ; une France ouverte sur le Monde et à la diversité qui existe déjà dans notre société ; un pays où les seuls bûchers acceptables sont les feux de joie du vivre ensemble. Bien sur nous n’avons pas toutes les réponses, bien sur trop de nos concitoyens sont laissés aux marges, discriminés tant pour des raisons économiques que sociales et culturelle. Certes, mais en ce début de XXI siècle, si nous ne voulons pas retourner à la jungle des tribus, il nous faut vivre ensemble dans la liberté, l’égalité et la fraternité. Cela s’appelle l’idéal républicain"

Jean-Philippe Restoueix
Président de la Station - Centre LGBTI Strasbourg/Alsace